samedi 31 mars 2018

Vendredi 30 Mars – Albuquerque / Acoma / Grants / El Morro National Monument / El Malpais National Monument / Albuquerque (415 km)

Beaucoup de kilomètres aujourd’hui au compteur de notre petite Toyota Yaris, mais le jeu en valait la chandelle ! Nous avons quitté le campement à 9h00 pour une journée passée à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Albuquerque.



Notre premier centre d’intérêt a été un des dix-neuf pueblos, celui d’Acoma, situé à 96 km de notre campement. En 1539, Francisco Vasquez de Coronado y arriva avec son armée et en fit la description suivante : « C'est l'une des places les mieux défendues que nous ayons jamais vues. La ville se trouve sur une très haute éminence, à laquelle on accède par une pente très raide qui nous a fait regretter de l'avoir empruntée ». En 1599 les villageois furent quasiment tous exterminés sur l'ordre du gouverneur Juan de Oñate, en représailles à la mort de son frère et de ses soldats entrés en conflit avec les Acomas au sujet de silos à grains. En signe de paix les moines franciscains y établirent la mission San Esteban, en 1629.

Le pueblo est habité depuis le XIIème siècle par les Amérindiens. Ses habitants (3 000 de nos jours) disent qu’il s’agit de la plus ancienne cité des États-Unis habitée en continu, comme l'atteste des éclats de poterie trouvés sur le site, ainsi que la tradition orale. Le nom signifie « peuple du rocher blanc ». On y parle le Keresan de l'ouest. Il est aussi appelé Sky City (« la ville du ciel »), en raison de sa situation, sur un plateau (mesa) de 30 hectares, entouré de falaises hautes de plus de 110 mètres. En fait, les Indiens Pueblos ne sont pas masochistes. Seule une poignée vit toute l’année dans ce nid d’aigle, sans eau, ni électricité (mais doté de bonbonnes de gaz). Les autres vivent dans la petite cité qui s’est développée sur leur territoire à la sortie de l’autoroute, avec toutes les « facilities » de la vie moderne et ils ne viennent à Sky City à 17 miles de là (plus de 27 km), qu’à bord de puissants pick-up, le temps de vendre aux touristes quelques objets de l’artisanat local.

Le hasard du calendrier a voulu que nous nous rendions à Acoma un Vendredi saint, jour où les habitants de tous âges (jeunes et vieux), seuls ou par petits groupes, viennent à pied, à leur rythme, en pèlerinage du bourg nouveau au village. La forme physique n’est pas un critère de sélection. Nous avons vu des personnes plutôt rondouillardes reprendre souffle, mais poursuivre courageusement, et des femmes pousser tranquillement un landau avec un jeune enfant, voire des jumeaux. La route traverse une contrée semi-désertique magnifique, mais sans ombre. Une logistique est mise en place tout au long du parcours (toilettes mobiles, tables proposant gratuitement fruits et boissons), y compris à l’arrivée dans l’église.





Le nouveau-venu est dès l’arrivée sous le charme d’un cadre rocheux exceptionnel. La visite du village est très encadrée. Il y en a en gros une toutes les heures. Le nombre de touristes est contingenté (une vingtaine à chaque fois). Ils sont véhiculés du pied de la falaise à son sommet dans un minibus Ford dernier cri. Les directives les plus strictes concernent les photos : interdiction absolue d’en prendre dans l’église et dans le cimetière sur lequel le parvis ouvre, interdiction d’utiliser des équipements photos et vidéos sophistiqués, sous peine d’être soumis à la juridiction tribale qui n’est pas tendre ; pas de problème pour prendre des vues des autres constructions. Quant aux autochtones, il faut au préalable solliciter et obtenir leur accord…













Four à pain


Une des raisons pouvant expliquer le choix de ce site pour créer un village est l'existence de cuvettes naturelles dans la roche qui retiennent l'eau de pluie.






Nous avons bien sûr regretté de ne pas pouvoir rapporter quelques souvenirs photographiques de l’intérieur de l’église, l'une des plus vieilles d'Amérique. Il est au demeurant très sobre, avec toutefois un beau retable sur le maître autel, un confessionnal en pierre très original et des peintures murales animalières très simples. Nous nous sommes consolés avec l’extérieur. Construite en adobe, la mission est classée monument historique depuis 1970. Seuls deux offices y sont célébrés chaque année lors d’une fête spéciale et à Noël.



Nous avons pu vagabonder dans les ruelles du village. L’architecture est assez déconcertante mais il s’en dégage tout de même un certain charme entretenu par les nombreux fours à pain et les échelles utilisées seulement pour accéder dans des parties sacrées (les kivas) et dans de rares occasions. Les ruelles sont très propres et aucune publicité ne vient les souiller. Nous avons pu redescendre à pied jusqu’au parking par un escalier incroyable, taillé dans les rochers. Dans l’ensemble, les habitants croisés se sont montrés souriants, nous remerciant d’être venus.











Nous avons rejoint Grants, siège du comté de Cibola, situé sur l'historique Route 66 et l’Interstate 40. Elle ne présente guère d’intérêt si ce n’est un excellent restaurant de nouvelle cuisine mexicaine, El Cafecito, où nous avons dégusté un plat très bien cuisiné à base de poivrons farcis au fromage accompagnés des traditionnels pains frits (sopapillos). Nous n’avons pas eu besoin de rajouter de Tabasco pour le relever !





Deux autres centres d’intérêt figuraient au programme de l’après-midi. La végétation s’étoffe un peu avec l’apparition de forêts de pins ponderosas aux abords de El Morro National Monument, une aire protégée de 5,17 km² depuis 1906, qui se compose essentiellement d’un promontoire impressionnant en grès doté d’une piscine naturelle d’eau claire bordée de roseaux. Le site est situé sur une très ancienne piste traversant le pays. Il a d’abord accueilli une population d’Indiens qui, profitant de l’eau présente à cet endroit, cultivaient les terres alentours et habitaient un village juché au sommet du promontoire, mais a aussi vu se succéder tout au long des siècles, des voyageurs attirés par cette oasis ombragée dans le désert de l'ouest des États-Unis. Nombre d’entre eux de la fin du XVIème siècle au XVIIIème siècle ont marqué leur passage en laissant des inscriptions sur la paroi rocheuse portant leurs noms, des dates et le contexte de leur passage. Un sentier bien aménagé de 2 miles (3,6 km) permet d’abord de voir une bonne partie d’entre elles. Il grimpe ensuite en lacets raides jusqu’au sommet d’où on découvre un panorama grandiose et les restes du pueblo de 875 pièces où auraient vécu entre (approximativement) 1275 et 1350), jusqu'à 1500 personnes. El Morro (The Headland) est le nom donné par les explorateurs espagnols. Les Indiens Zuni l’appellent "A'ts'ina" (Place des écrits sur le rocher).

































Sur le chemin du retour vers Grants, nous nous sommes arrêtés plus brièvement (17h00 approchaient) au El Malpais National Monument, un autre site protégé (depuis 1987) beaucoup plus grand puisqu’il couvre 462,46 km². Nous n’en avons vu qu’une petite partie. Le cadre est sauvage. Nous nous sommes contentés d’emprunter une piste en terre pour atteindre une très ancienne coulée de lave provenant des éruptions de Zuni-Bandera (aussi appelées les coulées de lave de Grants) qui se sont répandues dans un grand bassin. Nous avons tenté le diable en suivant une des pistes heureusement bien balisées par des cairns, car on se perdrait facilement et chaque pas est une occasion d’entorse ! Nous n’avons pas regretté cette équipée en milieu hostile car nous avons pu admirer d’étonnants tunnels de lave et de grottes ouvertes qui auraient mérité d’être explorées si nous avions eu un minimum d’équipement (lampes de poche) et un peu de temps. Il existe actuellement quatre grottes accessibles, les grottes Junction et Xenolith dans la région d'El Caldron, et les grottes Big Skylight et Giant Ice dans la région de Big Tubes où nous nous trouvions.











Le yucca était une plante pleine de ressources pour les peuples ancestraux. Il leur fournissait nourriture, savon, sandales, paniers, pinceaux et ficelle.


Au terme d’une nouvelle journée bien remplie, nous n’étions pas mécontents non plus de retrouver le camping-car vers 20h15 !



vendredi 30 mars 2018

Jeudi 29 Mars – Albuquerque (105 km)

J’ai profité du calme du matin pour faire un petit tour dans le camp et voir de près les caravanes « vintage » proposées à la location. Moment de nostalgie ! 









La journée a encore été riche en découvertes très variées. Pour commencer, nous nous sommes dirigés vers le Petroglyph National Monument qui s'étend sur 27 km le long de la New Mexico's West Mesa, un escarpement volcanique constitué de basalte qui domine l'horizon ouest de la ville. C’est en fait une sorte de parc naturel de 29 km², créé en 1990 et géré par le Service des Parcs nationaux et par la cité d'Albuquerque. Il protège divers éléments culturels et naturels, notamment cinq cônes volcaniques qui nous avons vus en fin de journée, et tout un ensemble de sites archéologiques où on dénombre environ 24 000 pétroglyphes attribués aux Indiens, ancêtres des Indiens Pueblos, et aux premiers colons espagnols.









Nous avions inscrit au programme de la matinée une visite d’un des sites de gravures rupestres. Le Rinconda Canyon Trail est un sentier sablonneux qui s’étire sur 2 miles (3,2 km) en sinuant dans une zone désertique, au pied d’un chaos de roches basaltiques. Nous avons bravé la mise en garde qui signale la présence de serpents à sonnette car il était précisé qu’ils n’attaquent (en principe) que pour se défendre. Bien nous en a pris car non seulement nous n’en avons pas vu, mais nous avons pu repérer nombre de gravures, généralement des personnages, des animaux ou des dessins géométriques. Les Espagnols ont introduit beaucoup de croix. « Le basalte, gris à l'origine, s'est recouvert avec le temps d'une fine couche noire ou brun sombre d'oxydes appelée desert varnish. Quand cette couche est enlevée, la roche sous-jacente plus claire apparaît, formant un contraste gris sur noir. C'est cette particularité que les graveurs des pétroglyphes ont utilisé. Les plus anciens ont un âge estimé à 2000 ans av. J.C., mais la plupart semblent avoir été gravés entre 1300 et 1690 ap. J.C. ».















Nous avons fait la pause déjeuner dans un restaurant qui ne paie vraiment pas de mine, la Taqueria Mexico, 415 Lomas Blvd NE. Pittoresque, il accueille une clientèle d’habitués, passe pour être sinon le meilleur, au moins un des meilleurs restaurants de cuisine mexicaine d’Albuquerque et offre une grande variété de plats faits maison.





Nous avons passé une bonne partie de l’après-midi au National Museum of Nuclear (Science & History) dont l’ouverture en 1969 dans une ville du Nouveau-Mexique s’explique largement par la part prise par cet État dans le projet nucléaire américain. J’appréhendais un peu cette visite, imaginant une série de panneaux avec des termes très techniques, qui plus est en anglais. Au contraire ! Ce fut même un moment très instructif, invitant à revisiter notre histoire, même si c’est d’un point de vue souvent très nord-américain.

Le musée rend bien sûr hommage à tous les grands noms de la recherche dans le domaine nucléaire et met plus particulièrement en avant John Dalton, Dimitri I. Mendeleev, Henri Becquerel, Marie Curie, Albert Einstein, Sir William Crookes, Wilhelm Conrad Roentgen, Sir Joseph John Thomson, Ernest Rutherford et Niels Bohr.

Il retrace la course à l’arme nucléaire pendant la Seconde Guerre mondiale et souligne l’avance qu’avaient les Allemands en 1941 sous l’impulsion de Werner Heisenberg. Cinq raisons sont avancées pour expliquer l’échec final : ce n’était pas une priorité pour Hitler et ses conseillers plus intéressés par des victoires rapides que par des projets à long terme ; il y eut des désaccords entre scientifiques et décideurs ; les ressources ont commencé à manquer en raison des bombardements alliés contre le potentiel économique du Reich ; les scientifiques ont privilégié une approche théorique et non une approche expérimentale et Werner Heisenbeg commit une erreur fatale concernant la fission nucléaire et les conditions d’une réaction en chaîne. On peut en ajouter une sixième sans doute, l’émigration d’une bonne centaine de scientifiques juifs, tel Albert Einstein, réalisant qu’ils devaient quitter l’Allemagne nazie pour survivre. On tremble à l’idée qu’Hitler a failli disposer de l’arme nucléaire !

Peut-être pour se dédouaner en partie des largages sur Hiroshima et Nagasaki, il est indiqué que les Japonais n’étaient pas en reste dans le domaine de la course à l’armement nucléaire, même s’ils avaient peu de chances d’aboutir. La figure centrale du programme était un certain Dr. Yoshio Nishina, un ami de Niels Bohr, qui avait pleinement conscience du potentiel militaire du nucléaire et était préoccupé que les Américains puissent travailler sur un projet qui serait utilisé contre le Japon.

La chronologie et les modalités du Manhattan Project, nom de code du projet de recherche qui produisit la première bombe atomique américaine durant la Seconde Guerre mondiale, avec la participation du Royaume-Uni et du Canada, sont présentées de façon détaillée. Il fut lancé en 1942 et le laboratoire installé à Los Alamos (à une quarantaine de kilomètres de Santa Fé dans la vallée du Rio Grande), dans le plus grand secret. La qualité du tandem improbable formé par le major-général Leslie Groves, patron du projet, et Robert Oppenheimer, le savant qui conduisit les recherches, est soulignée. Le tout premier essai nommé Trinity d'une bombe atomique au plutonium, surnommée « Gadget » en partie parce que ce n'était pas une arme opérationnelle, eut lieu dans le désert du Nouveau-Mexique, le 16 juillet 1945, sur la base aérienne d'Alamogordo et fut concluante. Une réplique grandeur nature de Little Boy, la bombe de plus de 4 tonnes, qui fut larguée le 6 août suivant sur Hiroshima, et une autre de Fat Man, la bombe un peu plus lourde (4,898 t), qui fut larguée le 9 août par un coup du sort sur Nagasaki (Kokura dotée d’un important arsenal était l’objectif, mais la couverture nuageuse lui a porté chance) sont présentées parmi d’autres répliques de missiles nucléaires.

Little Boy


Fat Man

La liste des « Broken Arrows », nom de code pour désigner les accidents survenus avec des armes nucléaires, est impressionnante : 32, pour l’essentiel (28) sur le territoire américain, mais tout de même deux en mer et deux dans des pays étrangers, l’Angleterre et l’Espagne. Cette évocation a réveillé en moi des souvenirs d’adolescent puisque j’avais 16 ans quand est survenu, le 17 janvier 1966, la collision entre un B 52 et un avion ravitailleur KC 135 au-dessus de Palomares. Compte tenu de toutes les mesures de sûreté qui sont prises, aucun des accidents n’a par chance provoqué d’explosion…

Deux des bombes de Palomarès


La présentation d’un missile Honest John m’a aussi rappelé les débats ardents qu’il y avait dans différents pays européens, lors du déploiement en Europe dans les années 1960 de nouvelles unités américaines équipées de ce missile nucléaire tactique dont la décision de mise en œuvre éventuelle échappait complètement aux dirigeants des pays concernés !

L'Honest John

A l’extérieur, différents matériels sont exposés. On peut voir notamment un B-29 semblable à celui qui largua la bombe sur Hiroshima. Il fit son premier vol en septembre 1942, fut construit en 3 970 exemplaires pendant la Seconde Guerre mondiale et reprit du service pendant la Guerre de Corée. A côté, le B-52 sorti en janvier 1955 des chaînes de Boeing, est surtout connu pour avoir été utilisé pour les bombardements du Nord-Vietnam, moins pour avoir acheminé sur les bases américaines des têtes de missiles nucléaires !

Un B 29


Un B 52

Nous avons terminé la journée, comme nous l’avions commencée, en nous rendant sur un autre site du Petroglyph National Monument proche de notre campement, celui dit des cinq volcans. L'escarpement de la West Mesa est en fait une ancienne coulée de lave issue d’une fissure de 8 km de long, visualisée aujourd’hui par l’alignement de cinq cônes volcaniques qui se sont formé lors de la phase finale de l’éruption. La dernière éruption remonte à 130 000 ans. La lave alors produite a donné du basalte en refroidissant. C’est sur les éboulis basaltiques du plateau que les Pueblos ont gravés leurs nombreux petroglyphes.









Albuquerque depuis le scenic overlook du plan ci-dessus