mardi 20 mars 2018

Dimanche 18 Mars - Montgomery Bell State Park / Jackson / Memphis / Village Creek State Park (418 km)

Le campground était encore plongé dans la torpeur d’un dimanche matin, lorsque nous l’avons quitté vers 9h15. Nous avons emprunté peu après la route 70 passant par Dickson, avant de rattraper l’Interstate 40. C’est en empruntant ce genre d’axe majeur que l’on se rend compte que la notion d’espace géographique n’est vraiment pas la même sur le Vieux Continent et en Amérique du Nord. Les autoroutes occupent une bande de terrain d’une largeur étonnante. La circulation y est dense. Notre modeste camping-car respectueux des limitations de vitesse est dépassé en permanence, non seulement par toute la gamme des berlines et des pick-up aux moteurs ronflants, mais aussi par des mastodontes un peu inquiétants, véritables projectiles lancés à grande vitesse, dont seul le continent américain a le secret et qui évoque toujours pour moi le film « Duel » de Steven Spielberg.



Nous avons fait une brève escale à Jackson, une ville de 67 000 habitants, située à 170 km à l’ouest de notre point de départ, pour tenter de résoudre, dans un magasin spécialisé, notre problème d’une liaison internet pérenne, bon marché et à haut débit, sauf à faire peser une épée de Damoclès sur la régularité de nos publications quotidiennes... Il restait environ 140 kilomètres pour rejoindre Memphis, située à l’extrême sud-ouest de l’État, aux frontières de l’Arkansas et du Mississippi. Nommée en référence à la ville impériale d’Égypte ancienne, elle est la plus grande ville (655 000 habitants) et la deuxième aire urbaine du Tennessee (1 313 000 habitants).

Nous avons abordé la ville par le sud en passant par Graceland, rendue célèbre par Elvis Presley, qui y acquit une demeure en 1957, à l’âge de 22 ans. Il y est mort d’une crise cardiaque en 1977 et y est enterré aux côtés de ses proches. Depuis sa mort, Graceland est devenu un lieu de culte pour ne pas dire de vénération pour des centaines de milliers d’admirateurs et d’admiratrices du chanteur qui viennent du monde entier pour communier avec leur idole. Une procession annuelle a même lieu chaque année sur sa tombe, le 16 août, jour anniversaire de sa mort. C’est aussi devenu un « business » très lucratif. Il faut compter 50$ par personne pour avoir accès au parking payant, au gigantesque complexe muséographique (excusez du peu !) dédié au King, à ses avions (dont un Boeing, baptisé Lisa Maria, du nom de sa fille) exposés sur un vaste tarmac, à sa demeure juchée sur un monticule et au lieu où il est inhumé. N’étant pas idolâtres à ce point, nous nous sommes contentés d’observer la villa depuis le boulevard dénommé Elvis Presley, comme il se doit. Le mur d’enceinte est couvert de graffitis de fans amoureuses et éplorées et d’admirateurs inconditionnels.











Nous avons rejoint le centre ville et garé notre véhicule sur un parking désert en cette journée dominicale. Un autre pèlerinage nous attendait… Nous nous sommes rendus au motel Lorraine. C’est en se tenant au balcon de la chambre 306 de ce motel un peu rétro, que fut assassiné le Dr Martin Luther King Jr., le 4 avril 1968. Le motel (un des rares alors à accepter indistinctement Blancs et Noirs) et l’ancienne pension qui lui fait face de l’autre côté de Mulberry Street, d’où est sensé avoir tiré son assassin présumé, James Earl Ray, accueillent aujourd’hui le National Civil Rights Museum, initiative de la communauté noire locale.







Quand il a été assassiné, Martin Luther King était venu soutenir le mouvement de protestation des éboueurs de la ville déclenché après que deux d’entre eux avaient trouvé la mort en raison des conditions de travail dangereuses. Ils défilaient en scandant le slogan devenu célèbre « I am a man ». La veille de sa mort, le pasteur, conscient des menaces qui pesaient sur lui, avait prononcé son discours resté fameux, le Mountaintop Speech. Il y prévoyait sa fin prochaine. Rien n’a bougé depuis le jour du meurtre, ni l’ameublement de la chambre ni les deux Cadillac (des répliques) stationnées sous le balcon.

Le musée est passionnant. Une première salle rappelle de façon très pertinente l’origine de la présence des Noirs aux États-Unis. Tout en continuant à faire place nette en repoussant toujours plus loin les Indiens, quand ils ne les éliminaient pas, les colons avaient besoin de main d’œuvre bon marché pour cultiver les champs de coton, de tabac, de canne à sucre et les rizières. Le commerce des esclaves à travers l’Atlantique dura 366 ans et concerna 12,5 millions d’Africains. Cela reste le mouvement migratoire contraint le plus important de l’histoire de l’humanité. Le voyage de l’Afrique aux Amériques est connu sous le nom de « Middle Passage ». On évalue à un tiers le nombre des personnes kidnappées dans leurs villages, qui mourraient avant d’atteindre la côte. 20 % des captifs embarqués mouraient de maladies, de malnutrition et de mauvais traitements pendant la traversée. Certains préféraient se donner la mort, d’autres se révoltaient. Pour ceux qui atteignaient le Nouveau Monde, le « Middle Passage » était juste le début d’une vie d’une incroyable brutalité et d’une grande pénibilité.

A partir du moment où les premiers esclaves arrivèrent à Jamestone (Virginie) en 1619, l’esclavage devint un élément constituant de la culture américaine et un facteur déterminant du développement agricole du Sud et du décollage industriel dans le Nord. L’esclavage aux États-Unis dura presque 250 ans et retint captives au moins douze générations de Noirs. Il faudra attendre la Guerre Civile et le 13ème amendement en 1865 pour qu’il soit officiellement aboli. Malgré des conditions de vie déplorables, les esclaves s’organisèrent en communautés, s’efforcèrent de préserver les traditions africaines et en créèrent de nouvelles qui impriment leur marque aux Africains-Américains.

Bien que défaits militairement, les partisans de l’esclavage menèrent un combat retardateur contre la mise en œuvre des droits accordés aux Noirs non seulement par le 13ème amendement, mais surtout par le 14ème amendement (1868) qui déclare que toutes les personnes nées ou naturalisées sont citoyens et disposent des mêmes droits et même protection, et par le 15ème amendement (1870) qui reconnaît que tous les citoyens ont le droit de vote sans considération de race, de couleur de peau ou en raison d’une ancienne condition de servitude. La plupart des États du Sud introduisirent dans leur législation une ségrégation sociale (interdiction du droit de vote en imposant des conditions inaccessibles alors pour les Noirs, ségrégation dans les transports en commun, dans les écoles et les universités etc). La Cour suprême des États Unis, alors dominée par les conservateurs, avait même fini par reconnaître le principe « égaux mais séparés », donnant ainsi sa « légalité » aux politiques ségrégationnistes adoptées par les États du Sud.

  Une partie importante du musée est consacrée à la lutte pour les droits civiques. Elle évoque les nombreux lynchages et les émeutes raciales. Elle détaille des actions emblématiques menées par la communauté noire comme le boycott des transports en commun à Montgomery en 1955/56, les grèves, les combats pour l’accès à l’école ou l’université. Elle évoque aussi les nombreuses victimes tombées lors de ces luttes (violences policières, attentats…).











Enfin la dernière partie du musée porte sur l’action infatigable de Martin Luther King, qui a été de tous les combats à partir du début des années 50 et sur les zones d’incertitude qui entourent toujours les circonstances de son assassinat et sur l’implication possible d’agences gouvernementales dans ce qui serait alors bien plus que l’action d’un petit blanc isolé... En pleine guerre froide, il apparaissait aux yeux des Américains les plus conservateurs et adeptes d’une forme d’apartheid à l’américaine, comme un agent à la solde des communistes, alors qu’il ne faisait que défendre les droits élémentaires de ses semblables. Le paradoxe, cinquante ans après son assassinat, est que Memphis était alors peuplée d’un tiers de Noirs et de deux-tiers de Blancs et qu’aujourd’hui les proportions sont inversées.

Après avoir passé près de deux heures à se replonger, souvent avec effarement, dans la dramatique actualité des années 60 aux États-Unis (qui avait marqué l’esprit de l’adolescent que j’étais), nous avons fait un tour en ville où sont encore nombreux les vieux bâtiments en briques, un peu désuets. Si elle a été marquée par la lutte pour les droits civiques, Memphis est aussi une autre ville mythique pour les amateurs de musique du monde entier. Le blues y a été « inventé » par W.C. Handy en 1908, la soul s’est incarnée dans les studios Stax et les musiques blanches et noires ont donné naissance au rock. Nous avons emprunté Beale Street, le pendant à Memphis de Broadway à Nashville, sans visiter le Memphis Rock n’ Soul Museum, faute de temps, et en passant (avec une pensée émue pour tous mes amis guitaristes) devant le grand magasin de vente des guitares Gibson, fabriquées non loin de là.













Après avoir récupéré notre RV, nous avons franchi sur un grand pont métallique le Mississipi d’autant plus large qu’il se répand sur pas mal de terres inondables actuellement. Nous sommes ainsi entrés dans l’Arkansas, 5ème État sur notre route. Attention, ici le S final ne se prononce pas ! Avec une population d’environ 3 millions d’habitants sur une superficie de 137 732 km2, l'État est le 32ème plus peuplé et le 29ème plus vaste du pays. Son nom provient de la langue Sioux et désigne les Indiens Quapaw. Il forme un territoire dès 1819 et est admis dans l'Union le 15 juin 1836, dont il devient le 25ème État. Surnommé The Natural State (« l'État naturel »), il présente des paysages variés : des chaînes montagneuses telles que les Monts Ozarks ou les Montagnes Ouachita ; au sud, des forêts denses nommées Timberlands de l’Arkansas ; à l'est, les plaines du Mississipi et du delta de l’Arkansas.
Nous sommes arrivés de nuit et sous la pluie au Village Creek State Park à 95 km à l’ouest de Memphis. Pas question par conséquent de profiter du bel emplacement réservé en surplomb d’un lac !








1 commentaire:

  1. Reportage passionnant.Bonne continuation.Bises nanceennes.Elisabeth

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